Mercredi 18 novembre 2009 3 18 /11 /2009 20:27




" Le silence, c'est quelque fois se taire,
mais le silence c'est toujours écouter

MADELEINE DELBRÊL

Par MEYER
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Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /2009 09:15






Pour venir chez moi, c'est facile. C'est la propriété là-haut sur le plateau où il n'y a ni barrière, ni clôture, ni chien de garde, ni mirador, ni barbelés, ni mur d'enceinte avec des tessons de bouteilles dessus...

A chemin ouvert, coeur ouvert...

Bon voilà. Je ne vais plus voir mon pote. Il sait pourquoi. Sa porte, autrefois souvent entrouverte, où j'allais frapper pour échanger deux mots en passant, prendre des nouvelles, parler de tout et de rien, défaire et refaire le monde, est désormais inaccessible et trop éloignée de ma conception de l'ouverture à l'autre. Un mur d'enceinte à défier les meilleurs escaladeurs de la planète surmonté d'une grille à piques accueillantes pour les fessiers en infraction, un portail réplique de celui de la prison de la Santé, un digicode et interphone par lequel je dois lister mon curriculum vitae pour montrer patte blanche, auquel s'ajoute une caméra vidéo avec un écran déformant sur lequel Adriana Karembeu prendrait la tendresse de Frankeinstein. Manque plus que le distributeur de gants en latex pour ne pas contaminer le mouchard. Le tout rélié à des services de sécurité, eux-mêmes reliées à la gendarmerie, elle-même reliée au ministère de l'intérieur, lui-même relié...
Alors je passe devant chez lui sans même ralentir. Comme ça, pas besoin de me maquiller pour être convenable devant sa foutue caméra cachée. Pas 25 mn à perdre pour atteindre enfin sa poignée de main...

Quelques kilomètres plus loin, une autre caméra lâchement dissimulée derrière un pare-brise teinté d'un véhicule banal, même pas les couilles d'un type en uniforme, me tire le portrait sur cette ligne droite en ville, sans danger. 56 au lieu de 50. Sans danger, mais rentable. Pas comme les virages dangereux un peu plus loin. Dangereux mais pas rentables. Faut savoir ce qu'on veut. Prévention bidon. Pognon dans le cochon. Cherchez pas les couillons.

Descente dans le parking souterrain. Les yeux sécuritaires sont partout. Montés sur axes. Ils pivotent et suivent mes faits et gestes. J'ai hésité à me gratter l'entre-fesse. Là où ça nous démange toujours à un moment donné de notre vie. Jamais au bon moment. Tant pis je l'ai fait. Le type dans sa cabine de contrôle doit le faire aussi. C'est contagieux. Comme regarder baîller quelqu'un.




Me voilà dans la rue. Au grand air. Les gens se sont habitués aux caméras de vidéo surveillances qui râtissent le boulevard. Ils déambulent, feignant l'indifférence, comme si de rien n'était. Pas moi. Alors je me regratte. Mais je change d'endroit. pour varier un peu le cadrage et ne pas être pris toujours sous le même angle. Je choisis mon trottoir en fonction de mon côté le plus photogénique. Plus de délinquance sur le boulevard. Elle s'est déplacée de quelques mètres, là où l'oeil de Moscou ne peut lorgner, même en se tordant le cou. Ce sont des caméras pour honnête gens. Voilà tout. Bon je traverse la rue tranquillou. C'est limité à 30 km/h. Pratique. Tu déposes ta femme au début du boulevard. Quand tu arrives à l'autre extrémité, elle t'attends et elle a fait toutes les courses.

Les courses. Quand tu rentres dans le magasin, la première étape est le vigile qui te regarde avec une tendresse immédiate et te toise de la semelle jusqu'à la tonsure. Alors là tu te sens un peu nu. Mais non, ne sois pas inquiet, lève la tête doucement, elle sont là les caméras qui rassurent. Alors toujours faire un petit bonjour au type qui se fait chier dans sa cabine aux 40 écrans. Si tu peux lui faire un petit grattage du nez, tu peux lui montrer ensuite le bout du doigt, qu'il voit qu'il est bien propre, ça le distrait un peu. Il a l'impression de regarder une émission de télé-réalité sur TF1.




Tu payes avec ta carte bleue qui contient les infos d'une belle partie de ta vie qui se retrouve dans des fichiers qui sont vendus à des acheteurs de fichiers qui les revendent à des acheteurs de fichiers qui les revendent... ta vie dans une puce. Alors tu te regrattes. De moins en moins discrètement.
Un groupe de jeunes filles en excitation pré-pubère te croise, éclate de rire, et te filme de haut en bas à l'aide de leur "portable" dernier cri aux options frigidaire, rôtissoire, télévision, fer à repasser, et accessoirement téléphone. Tu te sens Kevin Costner du boul'. Avec tellement d'émotion. La reconnaissance. Enfin. Mes premières groupies. Elles continuent de rire plus généreusement en montrant alors tes pieds du bout de leurs doigts moqueurs. Et là. Coupez les caméras. La honte. Erreur de la styliste. Appelez-moi l'accessoiriste incapable. Me voilà en chaussons au milieu de leurs sarcasmes. Et ceux troués à mon oeil de perdrix et qui me servent les jours où j'ai envie de rien et que je veux le montrer à tout le monde. Un bon comédien ne doit pas être étourdi, leçon première. Bon, ils me mettront des santiags vernies au montage.

Tu dois aussi aller à ta banque. Sas de sécurité, caméras non dissimulées pour bien te montrer que tu n'as aucune chance de récupérer tes agios, frais de dépassement, frais de gestion, frais d'escroqueries divers et variés, frais de.... Et puis l'odeur en plus. L'argent n'a pas d'odeur. Les banquiers de plus en plus.



Bon, si tu te débrouilles bien, tu peux être fimé dans une journée autant de fois que Monica Belluci. Sans le cachet qui va avec. Faut pas exagérer non plus. Même à la Poste, tu te vois sur l'écran. Bon de loin, parce qu' avec la queue qu'il y a... Au début je croyais que les gens venaient pour se voir dans la télé au dessus du guichet. S'ils étaient bien coiffés, la mèche rangée, tout ça...et un jour, j'ai vu que la queue avançait. En fait le jeu, c'est d'arriver au guichet avant la fermeture. Il parait qu'un jour il y a eu un gagnant. Bon, c'était il y a longtemps. Les gens sont tellement joueurs.

Tu peux ensuite commander au Centre Départemental des Visionneurs Sécuritaires, soit un long métrage, soit une série d'épisodes : les aventures de Pilou à la banque, Pilou sur le boul', Pilou et la voiture banalisée, Pilou... enfin c'est plus belle la vie. Mais en mieux. Et cette fois-ci, c'est la tienne.

Tu rentres ensuite chez toi crevé. Parce qu'acteur c'est un métier. Et là tu reçois un sms de ton voisin. 
"Eh, branche-toi vite sur ta webcam, j'ai à te parler...!"
Alors tu réponds avec le flegme de la star de la télé(surveillance) que tu es en train de devenir et qui commence à sentir monter la pression médiatique : 
- Bon, alors tu sors de chez toi, tu prends à droite, tu fais 150 mètres avec tes petites jambes musclées, tu montes le petit chemin qui sent la noisette et tu pousses la porte toujours ouverte et avec un peu de chance, je serai là. Sinon, je serai par là-haut en train de "lever" les oeufs des poules où assis sous le chêne avec mon chat. Si tu es fatigué par cette expédition dans des conditions extrêmes, je t'offrirai une San Miguel bien fraîche. C'est promis!

Voilà, en attendant, si j'avais mis des caméras sur le chêne près duquel je me suis soulagé et un discret écran vert chlorophylle assorti, avec ma manie de regarder toujours en l'air voir discuter les écureuils, je ne me serais sûrement pas pissé sur les charentaises... les neuves celles-là! Il y a des jours comme ça....

Par MEYER
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Mardi 27 octobre 2009 2 27 /10 /2009 19:31


" Si on ne voulait qu'être heureux,
cela serait bientôt fait.
Mais on veut être plus heureux que les autres,
et cela est presque toujours difficile
parce que nous croyons les autres
plus heureux qu'ils ne le sont."


Montesquieu

Par MEYER
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Lundi 26 octobre 2009 1 26 /10 /2009 18:33





Du fond du seau où j'avais assis ma désespérance momentanée mais tristement réelle, j'essayais d'en deviner le bord salvateur, tout là-haut où je voyais bien quelques lueurs blafardes m'inviter à secouer ma pauvre couenne lâchement assommée. Mais elles  me paraissaient tellement inaccessibles. En tout cas bien au-dessus de mes petites forces du moment. Lavette touchée et coulée. Je m'étais réfugié à gueule perdue dans l'addiction cruelle aux maxi-packs de chocolat liégeois pour y puiser le magnésium nécessaire à ma survie. Vous savez, ceux qui ont la sculpture torsadée de chantilly, juste adaptée à nos langues lapeuses avides de plongée en apné jusqu'à l'orgasme de la découverte de la couche de chocolat. Sublime. Je n'obtins en fait, à terme, qu'une taille supplémentaire pour mes jeans et la refonte complète de ma coquette garde-robe de jeune premier à la dérive. Les amis sont alors toujours là pour vous soutenir dans l'épreuve " une de perdue, dix de retrouvées" et vous traîner dans des escapades démoniaques, pour vous changer en principe les idées sombres et vous sortir enfin la tête au grand air. Le grand large. Les embruns. L'air vivifiant de la nuit. La claque des vagues sur notre petit corps raidi. Et au petit matin, retour brutal et direct au fond du seau. Le même que la veille. Sans passer par la case départ et toucher quelques sous pour la dose de viennois au chocolat. Inconfortable situation. Mais bon, en attendant mieux. Même au fond du saut, on est assis...




Ce soir là, la joyeuse bande de filous patentés m'avait concocté une magistrale tournée des guinguettes "accordéonesque" des bords de Marne. Ah le p'tit vin blanc, celui là même qu'on boit sous les tonnelles. Oui , du côté de Nogent. Comment le savez-vous? Bref. Bon. P'tits coups, chansons, ambiance, flon-flon, cotillons, serpentins...tagada pouet! pouet! Rien que du bonheur. De chez Lulu en passant par chez Gégène, la magie des déambulations nocturnes et champêtres entre Nogent, Joinville, Champigny, le long des boucles de Marne, ses îles bucoliques était un régal et un échappatoire champêtre à la jungle de la capitale pourtant toute proche. Ah, les dimanches "au bord de l'eau" , régates, canotage, pêche, jeux de quilles, de boules.. et les bals à danses "musettes" où affublés d'un canotier, Etienne-la-virgule ou encore Léon-le-flambeur promenaient en leur temps leurs carcasses douteuses... et toutes ces terrasses du bord de l'eau où l'on servait ces menus simples, fritures de gardons et d'ablettes, matelotte de poisson, fricassée...  la maison de Trenet "le fou chantant"  toute proche, les promenades en barque, les filles endimanchées, la marguerite printanière aux lèvres et nos envies pressantes de les effeuiller...un peu, beaucoup, passionnément... Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans... 




Au Pavillon bleu, Blanche qui était noire et passionnée de blues, m'avait à la bonne depuis qu'un soir, que dis-je une nuit, nous avions refait le monde en musique, ma guitare, son rhum arrangé, ses amis, elle et moi. Ne me demandez pas comment j'avais atterri là. L'endroit m'avait plu. De la lumière. J'avais poussé la porte. Simplement. Mes amis me cherchèrent une partie de la nuit pour me retrouver là chantant avec la tenancière déchaînée des blues qu'on s'inventait euphoriques dans l'instant et qu'on oubliait tout aussitôt. Je revins ainsi faire quelques tours de chants maladroits dans ce lieu inoubliable, juste de quoi gagner quelques sous pour ma drogue viennoise chocolatée avec sa douce collerette de chantilly. Jusqu'à ce que Blanche, ses beaux yeux verts et sa voix de velours se soient tous les quatre mis en tête un jour de m'épouser sauvagement... Elle devait bien avoir soixante ans au garrot, j'en faisais péniblement vingt sous la toise. Mon contrat s'arrêta en même temps que ma fuite éperdue en appelant ma mère.




Au "Chat qui miaule", notre joyeuse équipée attablée comme à l'accoutumée devant quelques conviviaux breuvages, se laissa encore aller aux folles vocalises. Une tradition. Un rite. Mes amis et moi, tous basques, béarnais ou gascons insatiables avions vite, dès notre rencontre en exil parisien, tout naturellement accordé nos voix. Notre répertoire était au point et chacun avait sa voix placée. Alors on buvait un peu et on chantait beaucoup. Parfois, souvent, c'était l'inverse. Au "Chat qui miaule" donc, les consommateurs attablés gouttèrent à nos fantaisies chorales. Séduits et joyeux de cet intermède improvisé. Chacun à son tour nous offrait de quoi nous désaltérer et nous mettre en voix pour que l'on continue à pousser la chansonnette avec gestuelle théatrale et chorégraphie étudiée à l'appui. On en rajoutait forcément quand on voyait les yeux commencer à briller tout autour de nous. Le patron de l'établissement, un peu rondouillard et beaucoup chauve, nous demanda sans précaution ni délicate manière, de quitter son établissement sur le champ et d'aller voir par là ailleurs si on ne le retrouvait pas avec des cheveux longs en train de peigner le cou de la girafe. Et alors là, quel souvenir grandiose et mémorable! Du grand scénario. Imaginez tous les clients de l'estaminet (la grande majorité, soyons raisonnable, selon les syndicats et trois ou quatre individus à peine selon la police) se levèrent et menacèrent le tenancier de partir eux-aussi s'il ne revenait pas illico sur cet injuste décision unilatérale de mettre fin à ce concert impromptu et plein de charme qui mettait un peu de soleil dans ce monde tristement monochrome! Le chauve, de cul et tétu, récidiva sa menace... afin de protéger son honnête établissement de l'envahisseur paillard.



Et  voilà un des plus beaux souvenirs de notre trop éphémère carrière de fouteurs de merde en chansons! Un cortège improbable de joyeux lurons, clients et nous mêlés, quittant en chantant "Chat ira mieux demain" à la gloire de ce pauvre "Chat qui miaulait soudain bien mal" pour rejoindre la terrasse voisine "Chez Gégène" et y déposer sous le regard amusé et bon enfant du patron notre lot de clients tous frais et nos chansons qui avaient enfin trouvé un public de connaisseurs avertis! Le chat était maigre et sa terrasse désertée. Chat alors...




Par MEYER
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Mardi 20 octobre 2009 2 20 /10 /2009 09:16



Une maison que l'on vide.
Des tableaux que l'on décroche. Des albums que l'on feuillète. Des photos que l'on retrouve, d'autres que l'on découvre. Des visages aimés, des moments, des odeurs, des émotions, des souvenirs, des souffrances, des rires... Des doigts tremblants qui dessinent sur la poussière des signes impatients. Des vies qui se recomposent, des papiers jaunis, des lettres avec des mots agiles dessinés à la plume Sergent Major. Des choses cachées, d'autres connues, certaines qu'on voulait oublier et aussi celles qui déclarent de l'amour ou des hostilités ou encore des chagrins. On vide. On carresse doucement ce qu'auparavant on ne faisait que toucher sans émotion. Le lit, l'armoire, la robe de chambre pendue. Vide à l'intérieur. Le tablier, le châle parme, les accoudoirs du fauteuil. La bibliothèque, fourre-tout fantastique, la canne patinée, le déambulateur bleu. On vide.

Une maison que l'on vide. Cohabitation géniale et aimante des générations. La mémé au tablier noir à fleur mauve. Aux cheveux si gris. Qui tartinait en souriant le pain du matin. Qui nous accompagnait à la porte en nous donnant le cartable et le dernier baiser. Qui nous immunisait à vie contre la fatigue avec un verre quotidien de Quintonine étrangement euphorisante. Qui nous mettait les chaussons au chaud dans le tiroir de la cuisinière pour le retour de l'école. Le pépé, taquineries et chamailleries, yeux pétillants de bleu sous un béret tiré sur le devant, espiègle et farceur, les parties de belotes, de dames, le potager, le poulailler, la vigne... Les repas de vendanges sous le barnum blanc... chants, rires, entraide, amitiés, inoubliables moments de pleine vie...



Une maison que l'on vide. Des jeux de gamins, des cris, des réprimandes, des découvertes, des bêtises, des coups de poing, des pleurs, des cicatrices, des initiations à l'autre, des mystères... La tonnelle à l'épaisse vigne vierge, le portique et ses anneaux impossibles, la cabane aux copains, le bassin où "mouchaient" les ablettes pêchées à Garonne, le puits et son eau fraîche. Le cerisier. Les conversations des "grands" sous son ombre estivale. Le poulailler où j'embrassais à cinq ans ma voisine enfin conquise. Notre secret éternel. Je n'avais pas dutout aimé le goût de sa bouche. Ou peut-être l'odeur du poulailler. Bon, les conditions n'étaient pas idéales, j'en conviens. Je n'ai jamais su vraiment choisir les décors à mes idylles. Et puis les champs tout autour. A peine assez grands pour nos jeux de gosses. Où aujourd'hui ils ont semé des maisons. Et puis à mes dix ans, ces départs douloureux et cruels du dimanche soir, vers un pensionnat lugubre où j'avais choisi, inconscient et salement manipulé, de sacrifier de bien belles années. Engelures. Crevasses. Douleur indélébile. Tellement froid au coeur.


Une maison que l'on vide. Où chacun s'était fait ses coins et recoins. Où chacun emporte ses secrets, ses moments, entassés ça et là, invisibles à l'autre mais tellement là pourtant. Il y a des douleurs, des pleurs, des chagrins par ici. Sans doute des étreintes folles, des rires, des éclats de joie par là. Par une nuit froide et pluvieuse d'hiver, une femme, belle et douce, est ici venue m'aimer comme je le souhaite au monde entier. Passionnément. M'a donné la preuve insensée de l'élan merveilleux. Elle m'a dit des mots tellement simples, pleins de miel, plein de cet amour qu'elle puise généreusement au fond d'un coeur gorgé de tendresse. Donné des caresses et effleurements célestes et inoubliables. J'ai senti qu'elle me confiait ce qu'elle avait de plus beau. Je vous jure que je n'ai pas rêvé. Au matin, j'ai pu suivre ses pas encore mouillés qui partaient vers là-haut, tout là-haut. J'ai cru voir une étoile qui défiait le jour. Ou était-ce un papillon tellement coloré et brillant? Je vous jure que je n'ai pas rêvé. Si? vous croyez? Les anges sont tellement malins...


Une maison que l'on vide. Des repas de familles sans fin, des tablées d'amis bruyants, des engueulades mémorables, des embrassades innoubliables. L'assiette toujours mise pour le pauvre ou le chemineau. Des coeurs sur la main... Des mains sur les coeurs... à la vie, à la mort. Et de la musique. La trompette de papa, le violon de maman et nos piano, guitares, flûtes, saxophone et le terrible "Mélodica" jamais vraiment maîtrisé par la frangine. Machine infernale. Et des chansons. Des mélodies. Le premier poste à transistors. Marron. Et puis des chansons. Et encore des chansons. Et aussi ce petit crabe puant, boulimique de nicotine que papa a engraissé jusqu'à l'overdose. Jusqu'à ne plus avoir ce souffle magique pour faire chanter sa trompette et nous dire ses bons mots. Mais il avait eu le temps de nous apprendre la joie en l'autre, l'amitié sincère, la solidarité, le respect et la confiance en la vie, l'amour du prochain... donner pour recevoir. D'abord donner... laisser toujours sa main ouverte pour que s'y pose doucement une autre.

Une maison que l'on vide. Parce que Ginette à la voix d'or est partie. Elle ne nous appelle plus du fond de ses errances par ces nuits infernales et tourmentées. Les derniers petits déjeûners matinaux, deux tartines confitures et la tasse bretonne bleue avec un peu de café, sa plâtrée infâme de cachets qu'elle avalait d'un coup, étaient le bonheur qu'il fallait déguster précieusement. Juste avant que les malins reviennent. Voilà, elle est partie. Simplement. Pas ces saloperies de démons qui jouaient à dérégler sa cervelle qui l'ont eu. Elle était bien trop maline. Non. Elle a décidé de s'en aller. Toute seule. Un point c'est tout. Je sais qu'elle a fait bonne route. J'ai cru apercevoir quelques signes que j'attendais. Me voilà apaisé.


Une maison que l'on vide. Que l'on nettoie. Que l'on brique. Que l'on veut accueillante. Pour que d'autres y déposent à leur tour leurs vies, que des boucles blondes envahissent le jardin, crient, inventent, se construisent des cabanes, des endroits secrets, des premiers baisers, fassent des bouquets éclatants des roses ressuscitées et des lilas multicolores renaissants, se fassent des serments fous sous l'olivier confident par des jours ensoleillés de printemps... et vivent bienheureux. Bienheureux. Pour que se perpétue encore la magie de ce lieu d'amour.

Par MEYER
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