" La vie est faite de naissances secrètes. "
René Daumal
" La vie est faite de naissances secrètes. "
René Daumal
L'automne 2000, nous avait expédié ses liasses de feuilles mortes qu'il ne nous restait plus qu'à ramasser à la pelle... tu vois, je n'ai pas oublié....
Même le fisc, profitant du dépouillement des branches et de nos regards distraits pris dans le tourbillon, avait glissé les siennes dans nos boîtes à lettres. Bien vivantes celles-là.
Le nouveau millénaire nous martelait ses espérances folles... on faisait semblant d'y croire. Mon éditrice, adorable mais diablement dynamique, m'organisait mes fins de semaines,
de fêtes du livre en salons, de réceptions en dédicaces. Ecrire "Queues de poissons" m'avait donné bien du plaisir et une excitation exaltante, battre la campagne pour
promouvoir le bébé, m'était une corvée. Ma maison d'édition avait négocié avec le journal local, en échange de beaux articles, le droit de publier mon ouvrage en feuilleton quotidien.
Ainsi fut fait. Mes contes et nouvelles se trouvaient exposés des semaines durant, du petit café noir du matin aux lectures digestives d'après dîner, dans les foyers, dans les cafés, dans les
tabacs-papeteries, servait de réceptacle aux pelures de patates aussi, de sèche-chaussures roulés en boule dans chaques pieds, pour envelopper les litrons de Préfontaine étoilé, et toutes sortes
de situations cocasses et imprévues dont je taierai ici les détails.
C'est ainsi qu'Eliane est arrivée dans ma vie. Par la boîte à lettres. Feuille parmi les feuilles. Dans une enveloppe. Pliée en quatre. Une lettre émouvante, surprenante, inattendue. Des mots
touchants, réconfortants. Presque des mots d'amour. Jour après jour, par l'intermédiaire du journal, elle se reconstituait mon livre, patiemment, découpant le feuilleton qu'elle collectait et
qu'elle classait. Bouleversé, je décidais de la contacter. Le phantasme de l'écrivain, le goût sucré de la rencontre, de l'aventure coquine. Elle devint de suite dans mon esprit, belle,
rayonnante, délicieuse, cultivée, idéalement proportionnée, désirable... stop! Bref je me l'idéalisais rien que pour moi. Pas partageur du tout. Les mots et le langage tenus m'incitaient à
penser, pauvre ego narcissique de l'écrivaillon pitoyable, qu'elle ne pouvait être qu'amoureuse de moi, offerte, conquise, à mes pieds aux chevilles soudain disproportionnées. C'est pourtant avec
une chair de gallinacée genre poule mouillée que je composai le numéro de téléphone mentionné sur la missive parfumée et prometteuse. La voix me surprit. Je demandai poliment à cette grand-mère
au demeurant fort agréable, si je pouvais parler à la dénommée Eliane. Sa fille ou petite fille sans aucun doute. La réponse me figea quelque peu. Je la fis même, je crois, répéter. Une troisième
fois ne me suffit pas, je la harcelai d'une quatrième demande identique. La sentence me fut terrible. Je parlais à Eliane. Tout un pan de mon imaginaire s'effondrait. Mes phantasmes lubriques
avec.
Mais que de tendresse dans ses mots à mon égard, que d'affection, que de sensibilité. Eliane ne m'avait jamais vu mais me connaissait tellement. Eliane avait fait la pige à 90 printemps qui
l'avaient vue passer du sein maternel, à l'acnée juvénile jusqu'à ce fauteuil usé où se callait maintenant sa vieillesse. Et elle lisait. Et elle me lisait. Mal, laborieusement,
lentement, jusqu'à ce que ses yeux épuisés ferment les volets. Souvent. Mais elle les réprimandait et reprennait... Queues de poissons!
Le bonheur qu'elle eut lorsqu'elle reçut le livre que je lui envoyais me bouleversa. Elle m'appela et ses mots là encore étaient justes, précis. Elle m'écrivit souvent. Me confia même
quelques-uns de ses écrits en confiance. Elle me martelait à chaque fois comme une incantation : " Ecrivez, écrivez, écrivez, je vous en prie, écrivez!". Dans les moments de doute, je
reprenais et reprends encore ses lettres. Elle exagérait ses flatteries et son intérêt à mon égard, mais ça me faisait du bien d'y croire. A la première parution de mon roman "La Plume de
l'ange", je lui fis parvenir l'ouvrage. La lettre qui fit suite à mon envoi avait une écriture plus laborieuse et tremblotante, maladroite, mais les mots doux et ensoleillés restaient.
Le poignet était douloureux et les yeux pourtant grands ouverts ne voulaient plus de lumière. Elle lut mon livre "deux fois" me dit-elle, avec une loupe et m'écrivit de même. Sa
dernière lettre me reste précieuse.
Je n'ai jamais rencontré Eliane. Chaque fois que je voulus la rencontrer, pour lui porter un livre, passer un moment avec elle, lui lire quelques pages, ou l'inviter autour d'une table, elle
fuyait, se dérobait, s'ingéniait à trouver des prétextes. Elle n'ouvrait pas sa porte. Ne voulait pas qu'on voit sa vieillesse. Encore mois qu'on découvre son chez elle. Si elle avait su que
sans l'avoir vue, je la trouvais tellement belle.
Eliane ne réponds plus. Le téléphone sonne dans le vide. Mes lettres me reviennent. Les siennes n'arrivent plus.
Mon prochain roman, je le confierai à deux anges blancs qui sauront bien la retrouver.
Voilà, c'est fait. Restée bien au chaud dans l'environnement restreint du petit cercle rassurant et bienveillant
des amis et parents, "La plume de l'ange" a soudain trouvée à son tour quelques ascendances favorables pour s'envoler vers des cieux plus vastes, passer même des
frontières espérant se trouver ainsi une petite vie bien à elle et essayer d'exister au-delà des amicales et bien trop objectives critiques et encensements lumineux. Un
ange complaisant a doucement déposé le manuscrit sur la table de Chloé des Lys, éditeur belge au nom plein de poésie et de mystère. Bon, le comité de lecture s'est, comme cela pouvait
être prévisible, rapidement assoupi, allant même jusqu'au ronflement ferroviaire et indécent ce qui irrita profondémént mon petit missionnaire à ailes blanches. Sa contrariété fut telle
qu'il implora illico le ciel de lui pardonner la fourberie à venir. Sans attendre de réponse du très haut, il profita de l'action soporifique de l'écrit sus-cité pour mentionner de sa plume
alerte, flatteries et commentaires ensoleillés sur l'ouvrage. Je crois même, mais je n'en suis pas sûr, avoir lu le mot "chef d'oeuvre Goncourable" écrit d'une cursive bien galbée au bas de
la page... bon les anges se la pètent un peu parfois aussi!... Malgré tout, l'affaire fut dans le sac!
Maintenant petite Chloé... t'es réveillée mais c'est trop tard...t'as signé en bas de mon contrat...et moi aussi... fallait pas t'endormir... Il faut toujours se méfier des anges
qui passent... et des manuscrits qui font roupiller! Et voilà. Hop mon roman... le voilà édité pour de vrai, avec toutes les pages, la couverture, mon nom écrit dessus sans aucune faute et
tout et tout !... rien que du bonheur!
Bon, reste à trouver quelques lecteurs sacrément compréhensifs pour justifier cette efficace mission angélique... Allo, vous êtes encore là ? Allez, un petit geste quoi...
"Peu de temps pour reprendre son souffle...
Enfin décidée à ranger sa vie jusque là sens dessus dessous,
l'intrépide Babou, la trentaine toute en beauté,
voit débarquer le jour de ses fiançailles,
Enzo qui revient de seul le diable sait d'où..."
C'est fait. Me voilà sur cette toile immense, démesurée, inconnue, à me demander pourquoi ils m'ont
poussé au-delà de ce foutu rideau rouge. Pourquoi ils m'ont empêché de faire demi-tour. Pourquoi je me retrouve un peu désemparé sur cette nouvelle scène. Devant vous. Juste
là. A me demander ce que je vais bien pouvoir vous raconter. Pour pas que vous partiez tout de suite. Pour que vous m'accompagniez un peu... un bout de route... un bout de vie... quelques
instants partagés... mots et moments complices...
Ils veulent que je parle de moi. Impossible. Ils veulent que je parle de mes bouquins. Encore pire. Ils espèrent aussi que je vais vous montrer les toiles qui roupillent et baîllent dans mon
atelier, bien camouflées dans leur poussière rassurante. Impensable. Et pourquoi pas pousser la chansonnette aussi! Voilà, ils veulent aussi écouter mes chansons. Mais plus de cordes à ma
guitare... et le manche est tordu... et la caisse est fendue... et la voix est cassée... et...
Enfin ils veulent tout. Que je me dénude devant vous. Comme ça. Là. Maintenant. Pour eux, pour vous. Ils croient tous au père Noël... Et d'abord je ne dirai que ce que j'ai envie de dire! Et ça
dépendra de vous un peu aussi. Si vous savez un peu y faire...
Je me sens tellement vulnérable...