
J'avais d'abord étendu de grands draps blancs roulés et plissés. De la mousse du bois, des brindilles, des boules de houx, fait des sentes caillouteuses et mis du papier rocher recouvert de
farine. La cabane de bois camouflée sous quelques branchages. J'y avais mis de la paille pour accueillir l'enfant et le boeuf et l'âne qui piaffaient. Impossible de mettre la main sur
Marie et Joseph qui devaient être au fond du carton sous les boules, les brillants, les guirlandes, les anges, les étoiles dorées. Des moutons à paccager, des bergers colorés et vigilants, la
gitane, le remouleur, l'aveugle, le maréchal ferrant, le ravi, la femme à la cruche... j'avais mis en scène ces santons qui semblaient vouloir discutailler. Ils en avaient le droit. Quelques
jours par an. Quand je les sortais de leurs emballages.
Et ils savaient rattraper le temps perdu les bougres.
Les enfants dormaient. La maison était paisible. Demain leurs yeux se feraient des histoires en parcourant les recoins de la crèche, les chemins, la mare faite avec le petit miroir bordé de
verdure, les cachettes sous la mousse. Ils bougeraient les personnages, les amenant vers des aventures profanes assurément éloignées du contexte de la Nativité. Pour eux seuls...
Assis en tailleur, un peu en recul, je contemplais le paysage éphémère. Fier de moi. Ou pas loin.
La voix d'enfant pourtant posée et douce me fit sursauter.
-C'est très beau, mais le lit est un peu petit! Je vais tout te mettre en pagaïlle. Bon je me ferais réduire!
Une enfant bouclée, en chemise de voile blanche se tenait plantée
là, les mains sur les hanches. Comme une grande, sûre d'elle.
- Mais d'où sors-tu?
- Peu importe d'où je sors...
- Ben si... quand même!
- Ben non...voilà tout!
J'avais les yeux tellement écarquillés que je les imaginais rebondir par terre et s'en aller jouer avec les boules rouges et argentées alignées sur le plancher. Du
bowling de Noël.
- Bon, fais pas cette tête là, je vais pas te manger, j'aime que les kinders surprises!
- Ah bon... c'est vrai que je suis pas forcément un cadeau! Et tu fais quoi chez moi?
- Chez toi ou ailleurs, je me promène et vais voir les crèches qu'ils m'ont bidouillées les bricolos de la Nativité... je suis en quelques sortes en mission et cette nuit, c'est chez
toi!
Je commençais à joyeusement transpirer et à pincer ma joue jusqu'au sang.
- T'inquiète pas, je vais pas rester. je te l'ai dit, le lit est trop petit et puis alors tu m'as foutu de la paille partout. Ca gratte les fesses. Tu t'y coucherais toi dans ce truc?
Et puis, t'as vraiment mis trop de farine sur ta crèche, franchement t'aurais mieux fait de faire des tartes avec. C'est du gâchis. Bon je te mets un sept sur dix. C'est parce que t'as une bonne
tête et parce que je t'ai foutu la trouille. Parce que ta crèche... c'est plutôt moyen moyen. Bon allez je vais voir les voisins. Bye!
- Eh attends un peu... T'es quand même pas le...
- Le quoi?
- Ben le... tu sais bien... si tu veux aller roupiller dans ma crèche... c'est peut-être que t'es le...
- Bon sois clair Alfred!... non je suis pas le... mais bon je travaille pour lui. Sauf que j'ai pas mis mes ailes blanches parce que je suis partie un peu vite, mais bon, normalement je les ai.
Autre question?
- Et tu peux faire quelque chose pour moi ou faut que je demande encore au boss? Parce que lui, il écoute pas trop!
- Ca dépend du taff!
- Bon je te le dis à l'oreille...
La petite était superbe. Mignonne à croquer. Je lui levais sa grappe de boucles blondes pour atteindre l'oreille.
Je chuchotais. Du moins au début parce que l'idée m'excitait tellement que je finis par crier un peu.
- Non, mais t'es pas bien Alfred! Tu te rends compte de ce que tu me demandes?
- Ben c'est Noël, allez lâchez-vous un peu là-haut... c'est toujours pareil ici en bas...le père Noël, les rennes, le traîneau, la crèche, la bûche, les chocolats, l'indigestion, le
cholestérol...
- Ah oueh mais alors là tu me demandes un sacré truc, faut que j'en réferre là-haut... t'imagine pas le bazar!
- N'en fais pas un plat non plus, c'est juste comme ça. Si tu peux pas, tu peux pas! N'en parlons plus. je croyais que t'avais un peu de pouvoir, mais bon, c'est vrai que t'es encore
petite! Bon oublies mes bêtises...
Le petit ange fut piqué au vif et je vis à ses pommettes qui prenaient de la rougeur, sa bouche tordue et ses yeux qui tiraient vers le bas que
j'avais fait mouche!
- Bon tu veux quoi comme couleurs?
- Toutes, je les veux toutes, et des mélanges aussi, et des brillantes, et des scintillantes, et des...
- Oh là mon gaillard... j'ai jamais fait ça moi... sais même pas si ça va marcher!

Elle ouvrit ses petites mains et découvrit une petite boîte brillante. Elle souffla dessus et la boîte s'ouvrit libérant des milliers de petits papillons magiques de toutes les couleurs qui n'en
finissaient pas de sortir en dansant des ailes. Elle souffla vers la fenêtre qui s'ouvrit à son tour en aspirant dans la nuit étoilée les nuages multicolores. Elle riait comme une enfant espiègle
et contente du bon coup qu'elle venait de réussir.
- Pétard de pétard...ça marche! T'as vu ça Alfred?
Oui, j'avais vu ça! Et je sus que demain serait formidable quand un petit papillon vert pomme vint se poser sur mon épaule et qu'aussitôt toute ma peau s'illumina en couleur de printemps!
Les papillons travaillèrent d'arrache-pied toute cette sainte nuit et au matin les hommes s'étaient levés la peau joyeusement teintée par les insectes coloristes du bon dieu.
Passé l'instant de compréhensible panique, le monde s'en amusa. On trouva un pape tout rose comme un préservatif, un président caca d'oie prêt à être embarqué en charter pour l'Afganisthan, des
boulangers jaunes, des peintres bleus, des soldats oranges, des banquiers violets, des communistes rouges, des politiques marrons, des noirs jaunes, des jaunes noirs, des peaux-rouges verts, des
enfants multicolores partout qui jouaient à la ronde...
Mon angelot sautait partout avec moi! Content de lui.
Puis la tristesse nous gagna. On vit chacun se rapprocher des gens de la même couleur qu'eux, d'abord hésitants. Puis se rassembler ouvertement en se mettant en files monochromes. Les
rouges avec les rouges. Les bleus avec les bleus. Les roses avec les roses... et ainsi de suite. Chaque groupe semblait s'invectiver hostilement du doigt.
- Nom d'un chien, ça va pas recommencer! Ils n'ont encore rien compris!
Alors les files colorées se rapprochèrent doucement, se colèrent l'une à l'autre en riant, s'étirèrent harmonieusement, s'ondulèrent sans bousculade, s'arc-boutèrent joliment jusqu'à composer le
plus magnifique des arcs-en ciels...

Belle année pleine de couleurs et d'espérances.









