Elle avait poussé la porte de mon antre
désordonné d'étudiant en exil. La trentaine. Belle. La chevelure frisée, longue, indisciplinée. Un carton à dessin sous le bras. Sans que j'ai eu le temps de prononcer le moindre mot, elle m'a
assommé de son discours préfabriqué et mal débité par des sonorités monocordes désolantes. Sortie de prison. Association de réinsertion. Elle peignait et devait vendre ses oeuvres et ainsi
prouver par l'engagement de ses "clients" sa capacité à retrouver une vie sociale équilibrée. Son charme touchant lui a évité l'expulsion immédiate de ma vie épuisée d'un sombre et pluvieux lundi
d'automne à arpenter les pavés luisants de la capitale. A slalomer entre les merdes de canidés en recherche d'espaces compatibles avec leurs gênes, les savantes trajectoires des
bureaucrates robotisés et réglés, les itinéraires imprévisibles des piles de cartons conduites par des livreurs furieux, les entassements de touristes conglomérés, les têtes vissées
vers des merveilles d'un autre temps vantées par un guide pointu comme son accent. Elle a ouvert bien trop gestuellement son carton à dessin sur ce savant "mobile" de cageots du marché, à
l'équilibre patiemment composé, qui me servait de table et de bureau, envoyant joyeusement randonner sur le plancher ma tasse de décaféïné suivie de près par la casserole de petits pois
gros calibre. Le sourire désolé qui éclaira ses plates excuses me désarma. Je signais illico le traité de paix et allumait le calumet fumant correspondant à l'événement. Mais ses pas maladroits
malaxèrent, crépirent, le sol d'une pâte verte diluée au café froid. Composition abstraite du plus bel effet. Les artistes n'ont aucunes limites à leurs émois créatifs
instantanés. Aucun respect du bien d'autrui non plus. Je casais calmement la belle dans un coin de ma "suite" de bonne, la suppliant de se muer dans l'instant en bloc de marbre de Carrare. Ma
baguette magique et mes incantations n'eurent aucun effet positif sur son énergie. La furie s'obstina à me montrer ses oeuvres. Des reproductions sur carton toilé dont je n'eus aucun mal à
retrouver les auteurs malgré mes cours d'histoire de l'art souvent séchés. Ce bout de femme n'aurait eu aucun complexe à essayer de me persuader qu'elle avait peint elle-même le
beau portrait de Mona Lisa et qu'elle en avait hélas un peu raté le sourire. Elle poussa la supercherie jusqu'à me détailler techniques et effets picturaux, élégances chromatiques, canons
des proportions idéales, perspectives complexes... Son culot monstre me fascina. Moi qui était incapable de trouver une once d'intérêt à mes croûtes désolantes de Poulbots que je bradais sur
la butte Montmartre à des touristes pas très regardants, pour me faire quelques sous.
Pas le moindre billet à consacrer à son misérable commerce. Cependant je me lançais sans mesurer les risques dans une entreprise hautement philosophique... qui me coûta in fine mes deux biftons de "secours" planqués dans la caisse de ma guitare. En voici, de mémoire, les termes redondants qui me vinrent de je ne sais où :
- ok, vous m'avez convaincue et ce que vous faîte me laisse sans voix. Alors je vais m'orienter vers ce tableau (le plus petit et espérais-je...le moins cher!). Votre démarche de réinsertion est louable et vous avez bien du mérite de frapper ainsi aux portes inconnues. Vous l'avez compris, je suis étudiant et donc peu fortuné. Aussi je me permet d'insister sur le fait que je décide de vous aider en étant en plein accord avec moi-même, c'est à dire que j'ai une confiance absolue dans ce que vous m'avez dit précédemment. Vous m'avez ému et je décide donc de vous apporter ma petite part d'espérance. J'ai toute confiance dans vos propos et dans votre talent. Pourquoi ne l'aurais-je pas? Par contre si de votre côté il y avait une quelconque supercherie, vous devriez l'assumer seule avec votre propre conscience. Et vivre avec. De mon côté je suis heureux d'avoir pu vous aider.
Elle me regarda tellement étrangement que je pensais qu'elle allait faire un malaise et me foutre en l'air le peu de choses qui restaient encore d'aplomb dans ma chambrette. Elle sembla un instant décontenancée. Me fixa et tira entre les deux yeux. Me tendit la toile, le document à remplir sur lequel je devais mentionner nom, adresse et certifier que j'avais bien fait l'acquisition de l'oeuvre. Je le remplis. Elle prit les deux billets de cent francs que je lui tendais, ferma maladroitement son carton à dessin et prit la poudre d'escampette. Je l'entendis dévaler l'escalier. Puis plus rien. Le silence épouvantable qui suit la triste prise de conscience du pigeon tout frais. Je me surpris alors à prendre l'air hébété et piteux que j' avais vu sur le visage de la femme précédemment.
Je me traitais de pauvre idéaliste qui venait de se faire escroquer de deux mois de restaurant universitaire! Pour maigre consolation, je possédais désormais une mauvaise reproduction d'un clown de Buffet que j'estimais à...quarante francs dans la moindre carterie de la capitale. Il parait qu'on ne se refait pas!
Quelques jours passèrent au saucisson baguette! Faute de grives...
Puis je vis débouler la belle, un soir de peu de moral. Penaude mais souriante, elle me tendit les deux billets et une boîte de conserve sans un mot. Seuls ses yeux brillants me racontaient que mes paroles moralisatrices n'avaient pas été vaines. Je lui tendis l'ouvre-boîte. Elle me parut bien plus belle que lors de notre piteux marchandage. Sans doute cet air libre et pur qui lui gonflait maintenant les poumons.
On a mangé ensemble des boîtes et des boîtes de petits pois à l'étuvée parfois agrémentés de fines carottes dégustées comme d'exquises gourmandises, refait des nuits entières monde, astres et planètes, frotté vigoureusement nos âmes candides en espérant des gerbes d'étoiles, un peu tendrement caressé nos corps aussi... mais ce que je savais, c'est que ce petit bout de femme s'en sortirait magnifiquement dans la vie...
Aussi, à chaque fois que je mange des petits pois....













