Jeudi 1 octobre 2009 4 01 /10 /Oct /2009 16:35



L'automne 2000, nous avait expédié ses liasses de feuilles mortes qu'il ne nous restait plus qu'à ramasser à la pelle... tu vois, je n'ai pas oublié.... Même le fisc, profitant du dépouillement des branches et de nos regards distraits pris dans le tourbillon, avait glissé les siennes dans nos boîtes à lettres. Bien vivantes celles-là. Le nouveau millénaire nous martelait ses espérances folles... on faisait semblant d'y croire. Mon éditrice, adorable mais diablement dynamique, m'organisait mes fins de semaines, de fêtes du livre en salons, de réceptions en dédicaces. Ecrire  "Queues de poissons" m'avait donné bien du plaisir et une excitation exaltante, battre la campagne pour promouvoir le bébé, m'était une corvée. Ma maison d'édition avait négocié avec le journal local, en échange de beaux articles, le droit de publier mon ouvrage en feuilleton quotidien. 

Ainsi fut fait. Mes contes et nouvelles se trouvaient exposés des semaines durant, du petit café noir du matin aux lectures digestives d'après dîner, dans les foyers, dans les cafés, dans les tabacs-papeteries, servait de réceptacle aux pelures de patates aussi, de sèche-chaussures roulés en boule dans chaques pieds, pour envelopper les litrons de Préfontaine étoilé, et toutes sortes de situations cocasses et  imprévues dont je taierai ici les détails.

C'est ainsi qu'Eliane est arrivée dans ma vie. Par la boîte à lettres. Feuille parmi les feuilles. Dans une enveloppe. Pliée en quatre. Une lettre émouvante, surprenante, inattendue. Des mots touchants, réconfortants. Presque des mots d'amour. Jour après jour, par l'intermédiaire du journal, elle se reconstituait mon livre, patiemment, découpant le feuilleton qu'elle collectait et qu'elle classait. Bouleversé, je décidais de la contacter. Le phantasme de l'écrivain, le goût sucré de la rencontre, de l'aventure coquine.  Elle devint de suite dans mon esprit, belle, rayonnante, délicieuse, cultivée, idéalement proportionnée, désirable... stop! Bref je me l'idéalisais rien que pour moi. Pas partageur du tout. Les mots et le langage tenus m'incitaient à penser, pauvre ego narcissique de l'écrivaillon pitoyable, qu'elle ne pouvait être qu'amoureuse de moi, offerte, conquise, à mes pieds aux chevilles soudain disproportionnées. C'est pourtant avec une chair de gallinacée genre poule mouillée que je composai le numéro de téléphone mentionné sur la missive parfumée et prometteuse. La voix me surprit. Je demandai poliment à cette grand-mère au demeurant fort agréable, si je pouvais parler à la dénommée Eliane. Sa fille ou petite fille sans aucun doute. La réponse me figea quelque peu. Je la fis même, je crois, répéter. Une troisième fois ne me suffit pas, je la harcelai d'une quatrième demande identique. La sentence me fut terrible. Je parlais à Eliane. Tout un pan de mon imaginaire s'effondrait. Mes phantasmes lubriques avec.

Mais que de tendresse dans ses mots à mon égard, que d'affection, que de sensibilité. Eliane ne m'avait jamais vu mais me connaissait tellement. Eliane avait fait la pige à 90 printemps qui l'avaient vue passer du sein maternel, à l'acnée juvénile jusqu'à ce fauteuil usé où se callait maintenant sa vieillesse. Et elle lisait. Et elle me lisait. Mal, laborieusement, lentement, jusqu'à ce que ses yeux épuisés ferment les volets. Souvent. Mais elle les réprimandait et reprennait... Queues de poissons!
 
Le bonheur qu'elle eut lorsqu'elle reçut le livre que je lui envoyais me bouleversa. Elle m'appela et ses mots là encore étaient justes, précis. Elle m'écrivit souvent. Me confia même quelques-uns de ses écrits en confiance. Elle me martelait à chaque fois comme une incantation : " Ecrivez, écrivez, écrivez, je vous en prie, écrivez!". Dans les moments de doute, je reprenais et reprends encore ses lettres. Elle exagérait ses flatteries et son intérêt à mon égard, mais ça me faisait du bien d'y croire. A la première parution de mon roman "La Plume de l'ange", je lui fis parvenir l'ouvrage. La lettre qui fit suite à mon envoi avait une écriture plus laborieuse et tremblotante, maladroite, mais les mots doux et ensoleillés restaient. Le poignet était douloureux et les yeux pourtant grands ouverts ne voulaient plus de lumière. Elle lut mon livre "deux fois" me dit-elle, avec une loupe et m'écrivit de même. Sa dernière lettre me reste précieuse.

Je n'ai jamais rencontré Eliane. Chaque fois que je voulus la rencontrer, pour lui porter un livre, passer un moment avec elle, lui lire quelques pages, ou l'inviter autour d'une table, elle fuyait, se dérobait, s'ingéniait à trouver des prétextes. Elle n'ouvrait pas sa porte. Ne voulait pas qu'on voit sa vieillesse. Encore mois qu'on découvre son chez elle. Si elle avait su que sans l'avoir vue, je la trouvais tellement belle.

Eliane ne réponds plus. Le téléphone sonne dans le vide. Mes lettres me reviennent. Les siennes n'arrivent plus.

Mon prochain roman, je le confierai à deux anges blancs qui sauront bien la retrouver.

Par MEYER
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Retour à l'accueil

En quelques mots...

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés