Mardi 6 octobre 2009 2 06 /10 /Oct /2009 09:32





"Je n'aime pas du tout, mais alors pas du tout ce que vous faîtes!".

Une claque. Comme quand gamin, le maître vous rendait la copie dont on savait la médiocrité et le verdict impitoyable à venir. Sauf que je suis attablé au forum des écrivains en ce frileux décembre. Au milieu de cette grande salle avec des stands d'écrivains, de maisons d'édition, des grappes de curieux, de passionnés, de lecteurs potentiels même, si, si je vous assure. Que mon éditrice est à mes côtés. Belle. Pimpante. Et que la pile de mes bouquins en équilibre devant moi n'est pas assez haute pour que je tente une dissimulation immédiate de ma frèle morphologie touchée mais pas coulée. Echanges de regards intrigués entre nous. Elle, moi. Moi, elle. Lui, moi. Moi, lui. Elle, lui. Bon jusqu'alors, on ne peut pas dire que j'avais croûlé sous les ventes en cette matinée dominicale. Mais bon, çà et là quelques mots flatteurs, quelques échanges ensoleillés, quelques dédicaces courtoises... Mais là, c'est l'olibrius qui manquait au tableau. La touche finale. Le personnage qui casse.

"Je n'aime pas du tout ce que vous faites".
Bon, il récidive. Un peu plus fort. Les gens commencent à se retourner. La honte n'est pas loin... je la sens qui arrive subrepticement... Mon adorable éditrice sauve momentanément le naufrage prévisible : " Mais vous avez bien le droit, mon bon monsieur." Me sentant soutenu, je lui emboîte le verbe :"Mais qu'avez- vous lu de moi pour être si catégorique ?". La réponse est cinglante tout en manquant cette fois d'originalité : "Je n'aime pas du tout!". Je continue : "D'accord, mais vous n'aimez pas quoi? Mes mots, mon style, mes sujets, ma manière de...?".  Il ne me regarde même pas : "Tout ça oui!". L'homme en veston de flanelle avec son petit cache-col en soie commence à tailler sacrément dans ma patience légendaire. Mon éditrice, me voyant le nez dégoulinant de moutarde forte, reprends la main : " C'est dans le journal que vous le lisez?". Mon fan du jour acquiesce :"Oui, dans Le Petit Bleu. Et je n'aime pas du tout." Je pensais alors en moi même qu'il confondait peut-être avec la recette de cuisine irréalisable qui jouxtait chaque jour mes nouvelles saucissonnées en feuilleton quotidien. Je m'entendis simplement et posément lui rétorquer : " Vous savez, il en est de la littérature comme des épinards. Si on ne les aime pas, il est déraisonnable de s'en resservir". Je vis à son regard une grande suspicion à mon égard. Mon supporter inavoué qui tripotait sans délicatesse mon livre depuis quelques minutes le lança violemment sur la pile de ses congénères, menaçant ainsi mon fragile équilibre littéraire, et dans une sortie téhâtrale de bonne facture, pivotant sur lui-même avec une gestuelle bien appropriée, libéra l'espace en criant assez fort pour que je sois maudit pour les quinzes générations à venir :" Bahhhh!! Je n'aime vraiment pas, mais alors pas du tout!"

Nous partîmes de concert dans un éclat de rire spontané, nerveux et libérateur pendant que le lascar ruminait, en déambulant, sa platrée d'épinard frais. On le vit cheminer de table en table de stand en stand à la recherche de la suite du menu indigeste. Intrigué, je quittai mon poste d'observation et m'approchai discrètement de l'auteur face auquel il s'était planté tout droit. Et ce que je pressentis s'avéra  fondé.
"Je n'aime pas du tout, mais alors pas du tout ce que vous faîtes!" lança-t-il à l'homme de lettre médusé. Et de repartir dans son tripotage de bouquin. C'est alors qu'on vit arriver du bout de l'allée, une dame faisant de grands gestes désespérés. Elle arriva à notre hauteur, prit le monsieur par le bras et l'entraîna affectueusement en s'excusant : " Désolé messieurs dames s'il vous a quelque peu importuné, pardonnez-moi, je dois le surveiller comme le lait sur le feu. Le pauvre a quelques soucis neuro-dégénérescents. Je discutais à l'autre bout et il m'a encore échappé."

Je souris doucement, amusé et compatissant en regagnant ma place.

Une jeune femme paradait autour d'une grappe de gens "bien comme il faut" devant ma table. Elle me fit quelques louanges exagérées sur mes écrits débutants. Elle n'avait visiblement pas lu mon livre. Elle fût surprise par mon regard vide et mon manque d'intérêt. Elle se donnait pourtant tant de mal. Encore sur le coup de mon admirateur précédent, je ne crus pas un traitre mot de ce qu'elle vantât à sa cour. Trop lyrique, enflammé, déplacé, mondain... pas mon livre du tout!
Les écrivaillons du dimanche ne sont jamais content...
J'entendis mon subconscient parader : "Je n'aime pas du tout, mais pas du tout ce que vous faites!"
Mon éditrice était blême devant mon indifférence et s'ingéniait à me booster sans résultats probants.

Je sus après qu'il s'agissait d'un critique littéraire très influent qu'elle avait eu bien du mal à convaincre...

Par MEYER
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