Partager l'article ! L'inaccessible étoile.: C'était il y a peu. Je fermai la lourde porte de la maison familiale dans ce village de montag ...

C'était il y a peu. Je fermai la lourde porte de la maison familiale dans ce village de montagne qui m'est cher, pour regagner la plaine de Garonne et le quotidien laborieux. Un
attroupement de gens endimanchés encombrait le porche de l'église qui battait ses cloches en couvrant à peine les bavardages. Matinée claire et froide avec juste une légère farine sur
les crêtes ensoleillées. Je m'approchai de l'animation matinale et interrogeai un voisin. Jojo était mort. Il y a deux jours. Soixante quinze printemps, étés, automnes et hivers. Et ce dernier
qu'il ne connaîtrait pas.

C'était il y a longtemps. Cette lourde maison aspoise n'était pas encore familiale. Nous venions y passer nos vacances et mes parents en louaient une partie. Jojo et sa famille en
occupaient une autre. L'homme n'était pas un démonstratif forcené ni même un vantard patenté. Non, un montagnard. De ceux qui font et ne disent pas. Tout ce qu'il y avait de vie dans le village
se retrouvait autour du fronton. Comme dans tous les villages basques ou béarnais. Les parties de pelotes animaient les soirées encore chaudes, les bars enfûmés et chantants les
clôturaient. J'admirais les jeunes du village qui descendaient ostensiblement de montagne, traversaient la foule des touristes préssée autour de la cancha, en arborant des bouquets d'edelweiss
volés aux versants nord du Mailh Abord. Ils étaient tellement fiers et enviés. Et les jeunes filles les admiraient d'une manière que je trouvais bien excessive, en se disant à l'oreille des mots
qui font rougir. Et puis aussi cette fillette fluette, au visage doux et giclé de tâches rousses, bien plus grande que moi, mais que je trouvais si belle.

C'était un lendemain. On avait décidé avec ma soeur cadette d'aller braver les sommets et d'en ramener la fleur convoitée. On avait longuement fixé la montagne depuis la galerie de
la maison en imaginant un itinéraire un peu fou. On avait pris les sentes, traversé des bois et clairières, téméraires et décidés. Mais le sommet était toujours bien trop haut et nos jambes bien
trop écorchées par les ronciers pas très coopératifs. Mais nous n'étions jamais montés aussi haut et ça c'était déjà notre victoire. Bon d'accord, nous n'étions qu' à dix minutes
du village! On concrétisa notre escapade par l'achat, avec nos économies, dans le grand bazar de souvenirs de la place, d'une carte postale avec deux vrais édelweiss collés dessus...
qu'on s'ingénia à délicatement désolidariser de son support pour qu'il devienne notre trophée. Le récit aux détails excessifs, lors du repas du soir, ne sembla pas convaincre nos parents
qui se montrèrent pourtant bon public en plaignant nos corps marqués par l'aventure (surtout nos jambes rayées de carmin), admirant notre bravoure et nos fleurs...séchées sur lesquelles
étaient encore crôutées quelques traces...de colle!

C'était un soir d'été. Sur la pierre qui longe la façade de la maison, les gens se réunissaient pour prendre le frais, des nouvelles, en prendre, en donner, parler même si l'on n'avait
rien à dire. Il y avait toujours quelques conversations à inventer ou commenter... le temps changeant, l'étape du Tour de France, la mauvaise pêche, le gave trop haut, la montagne... les sujets
ne manquaient pas. Comme tous les soirs, j'écoutais les blagues de mon père, la taille des truites inimaginables de Joseph... Jean arrivait des prés en ramenant les quelques vaches qui n'étaient
pas en estives. Elles s'abreuvaient un peu à la fontaine et déposaient quelques bouses délicates en passant devant nous. Gracieuse racontait sa journée au regain avec ses mots joyeux et
s'apprêtait à aller tirer le lait. Jojo écoutait aussi. jamais grand chose à dire. Un peu assis à l'écart. Ce soir là pourtant il m'avait fixé dans les yeux. Il m'avait toisé d'une
manière insistante qui m'avait, je m'en souviens encore, fortement mis mal à l'aise et gêné. Il avait dit de sa voix rocailleuse mais claire qu'il partait le surlendemain "aux édelweiss"
avec ses deux enfants, Marc et Chantal, qu'il emmenait pour la première fois. " Si tu as des jambes...on part à quatre heures!" m'avait-il lançé sans fantaisie. Paniqué et écarlate,
j'avais cherché le regard salvateur de mon père qui s'amusait au contraire de la situation, songeant sans aucun doute aux deux fleurs sèches qui trônaient lamentablement sur la
cheminée.

C'était ce matin là. Pas dormi de la nuit. J'espérais une tornade, une tempête de neige, un orage, des rafales de pluie, une invasion de sauterelles, une folle attaque des ours... Mais
non. Jojo frappa à la porte. Quatre heures du matin. Comme convenu. Il faisait grand beau. Ma mère m'avait préparé le sac. Je l'avais embrassée. Je la sentais inquiète. "Vous savez, il n'a jamais
fait...". Alors, il l'avait rassurée avec des mots simples et tellement posés. Déjà on descendait l'escalier en se chamaillant un peu avec les enfants. Sans doute pour exorciser l'appréhension.
Nous sommes passés au fournil, prendre du pain. Le boulanger était à l'ouvrage et pétrissait déjà. Il nous donna deux pains bien galbés, discuta un peu avec Jojo et reprit son ouvrage. On
s'engagea par la rue Biscarce endormie. On alluma les lampes. On commença à grimper par la sente bordée de buis. A l'endroit précis où l'on avait rebroussé chemin, je pensais affectueusement à ma
soeur encore endormie au village. Puis le bois interminable. Puis les lacets à découvert. Puis les trois abreuvoirs. Puis la cabane du berger. Puis...

Mes jambes un peu folles et excitées avaient maintenant pris le rythme lent des pas du montagnard. Le jour mît du temps à se lever. Jojo s'arrêtait souvent et parlait de la montagne. Simplement.
Je n'avais jamais entendu autant sa voix. Je trouvais alors, du haut de mes dix ans, que tout était en accord. La beauté de la montagne, les pas de l'homme, sa voix, ses mots, nos petites têtes
qui étaient en train de se fabriquer des rêves, des histoires tellement belles à raconter. Il nous regardait souvent et sentait si il devait temporiser l'ascension ou poursuivre encore
un peu. On marcha des heures, interminables, belles, uniques, inoubliables, magiques. De celles qui tapissent de beau à jamais vos âmes d'enfants. Au sommet, on respecta le silence de l'homme.
Assis tout près de lui, les yeux perdus vers ces abîmes immenses, des mots me vinrent à l'esprit comme des prières que je gardai à jamais pour moi. Personne ne vît non plus ces gouttes
de bonheur qui prirent le doux sentier de mes joues.

C'était cette après-midi là. Jojo, avec l'agilité d'un isard, cueillait sur les roches du versant nord, au-dessus du vallon de Gey les fleurs aux étoiles d'argent. Nous l'attendions bien
en sécurité sur une vire herbeuse. Il remonta et nous confia le bouquet ouaté que l'on se partagea. Quand mes yeux rencontrèrent les siens, je sus que j'étais devenu un petit montagnard. Les
miens lui offrirent tant de reconnaissance...

C'était cette soirée là. Le fronton s'animait aux coups de palas des pelotaris. La foule bariolée s'enthousiasmait, encourageait, vibrait. Chantal, Marc et moi, traversâmes fourbus cet
espace bruyant, serrant fièrement dans nos mains les édelweiss de Jojo qui était resté discrètement en retrait discutaillant çà et là, et s'amusait des réflexions admiratives des touristes
à notre égard. En passant à l'angle de l'église, une fillette fluette, au visage doux et giclé de tâches rousses m'offrit des yeux tellement pleins d'étoiles...
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Tous ceux qui liront ce texte qui sent bon les aventures de nos enfances iront rechercher tout au fond d'eux-mêmes les prières enfouies depuis longtemps. Nous avons tous des souvenirs secrets ou pas, petites traces d'escapades..Ceux qui ont partagé avec nous ces moments-là ont dans nos coeurs une place lumineuse et éternelle. Très très beau texte, Jean-Pierre! carine-Laure desguin